CHATEAU DE BONNEVILLE-SUR-TOUQUES


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Par M. André GILBERT,
Texte complet : Bulletin de la Société des antiquaires de Normandie
Éditeur : Derache (Paris)
Éditeur : Didron (Caen)
Éditeur : Hardel (Rouen)
Éditeur : Le Brument ()
Éditeur : Société des antiquaires de Normandie (Caen)
Date d’édition : 1892

I. DESCRIPTION DU CHATEAU DE BONNEVILLE-SUR-TOUQUES.

N. B. Nous nous sommes beaucoup aidé dans la présente description d’un opuscule de M. Lecourt paru en cf 1868 (Pont-l’évêque). Imp. Delahais. Touques et son château.
Elevé sur une éminence, aux portes mêmes de Touques (La route qui reliait Touques et son château, aujourd’hui route de Pont-l’Evêque, s’appelait autrefois, la rue de Bonneville. Cette appellation démontre assez clairement que jadis Bonneville n’était en quelque sorte que le faubourg de Touques.), à l’entrée d’une superbe vallée, le château de Bonneville était admirablement situé pour embrasser d’un seul coup d’œil les larges plaines qui s’étendent à l’ouest et au midi vers la ville de Pont-l’Évêque, et pour scruter vers le nord, à travers les nombreux méandres de la Touques, le rivage et jusqu’à l’ horizon de la mer.
Il serait difficile, à laide de ce qui reste du vieux castel, de se faire une idée exacte de ce qu’il était à l’origine aussi bien à cause de l’état de délabrement dans lequel il se trouve, que par suite du peu d’unité que présente l’ensemble des ruines. Plusieurs tours, en effet, ne paraissent pas avoir été construites en même temps que les murailles du château auxquelles elles sont reliées et tandis que la tour de Rollon, par exemple, peut dater du XIe siècle, la porte ogivale qui servait d’entrée, semble n’appartenir qu’à la fin du XIIe ou au commencement du XIIIe siècle.
En face des difficultés presque insurmontables qui s’opposent à tout travail de restitution, nous n’essaierons point de dépeindre le château de Bonneville tel qu’il a dû être à l’origine, notre intention n’étant du reste, que de donner une rapide description de ses ruines, qui serve en quelque sorte d’introduction et de complément à la notice qui va suivre.
La plus ancienne description qu’on ait du château de Bonneville, ou du moins de ce que la Révolution en avait laissé, ne date guère que de 1828.
A cette époque, d’après M. de Caumont, l’enceinte se trouvait remplie de pierres et de débris jetés sans ordre, provenant de la démolition des murs les logements intérieurs avaient disparu.
Depuis que j’ai visité pour la première fois le château de Bonneville, écrit, cinq ans plus tard, le même auteur, on la déblayé, on a même bâti il y a quelque temps au fond de la cour, un pavillon adossé contre la muraille du nord. Le niveau actuel est élevé de dix pieds au-dessus de Lancien, ainsi que des excavations l’ont prouvé, et le rez-de-chaussée tout entier de Lancien château se trouve sous terre.
Il ne reste plus que le mur d’enceinte qui a 8 à 10 pieds d’épaisseur.
Ce qui reste du château de Bonneville ne ma pas offert de caractère d’ancienneté qui puisse le faire remonter jusqu’au XIe siècle, les parties les plus anciennes, sauf pourtant le blocage intérieur dont on ne peut reconnaître l’âge, date raient de la fin du XIIe siècle, mais bien des parties ont été refaites postérieurement à cette date.
Les tours entre-autres ne paraissent pas se lier au mur primitif ce sont quelques-unes du moins des applications postérieures.
Et il ajoute Si les murs du château de Bonneville sont délabrés, et dans un état de ruine très avancé, les fossés au contraire, avec leur contrescarpe, sont à peu près intacts (Surtout du côté du nord et de lest. Leur développement est de 400 mètres. Ils ont 20 mètres de largeur et 10 de profondeur, et affectent dans leur section la forme d’un V, peut-être par suite des éboulements.), et j’en recommande la visite à qui voudrait voir un retranchement entier, tel que lavaient autour de leur enceinte murale, nos châteaux-forts du XIII° siècle les plus importants. Je ne connais pas de fossés plus complets que ceux-là. Il n’est pas douteux qu’on pouvait les remplir d’eau. Tel était le château en 1833, tel il est encore aujourd’hui à quelques dégradations près, car il na été effectué depuis que des fouilles insignifiantes, et en l’absence de tous travaux de conservation, le temps poursuit lentement son œuvre de destruction.
L’enceinte (La superficie en est à peu près d’un hectare 40 ares.) garnie de cinq grosses tours et d’un puissant donjon, n’avait qu’une seule porte précédée d’un pont-levis.
Cette porte d’une belle ogive qui daterait tout au plus de la fin du XIIe siècle, n’est plus aujourd’hui la seule donnant accès dans le château d’une poterne existant jadis à l’extrémité opposée, dans le rempart qui regarde le village de Bonneville, on a fait, en l’agrandissant, l’entrée principale.
C’est par cette ancienne poterne que l’on pénètre aujourd’hui dans le château.
Le pavillon qui, en entrant dans l’enceinte, se trouve à droite, est celui dont A.de Caumont signale la construction vers 1830, avec les débris des anciennes murailles.
Quant aux différentes tours, dont la visite est la seule attraction du château de Bonneville, elles sont au nombre de cinq, non compris le donjon. Leur hauteur, à en juger par leur base, devait être considérable.
Ce sont, en suivant le mur d’enceinte de droite à gauche.
La tour de Robert le Diable.
La tour du Roi Jean.
La tour du Serment ou du Conseil.
La tour de La Chapelle.
Et enfin la tour de Rollon (Ces tours, dont le diamètre n’excède pas 6 à 8 mètres, ont une hauteur de 6 à 7 mètres sauf cependant celle de Robert qui a encore 12 mètres d’élévation, tandis que celles de Rollon et de La Chapelle ne mesurent plus que 4 mètres).
La tour de Robert le Diable, aujourd’hui la plus élevée et la mieux conservée, communique avec le pavillon récemment élevé et n’est visible que des fossés. Elle contenait les oubliettes qui, fouillées il y a fort longtemps, ont été entièrement comblées.
Cette tour se trouve séparée de celle du roi Jean, par une longue muraille aujourd’hui dépourvue d’appui et que surmonte une terrasse.
En bas les fossés larges et profonds.
La tour du roi Jean sans Terre, envahie extérieurement par les lierres, contient, au niveau de la cour, une vaste chambre voûtée assez bien éclairée par une meurtrière. Ce serait dans le cachot y attenant, ménagé dans l’épaisseur du mur, qu’aurait été enfermé Robert de Bellesme sur l’ordre du roi d’Angleterre Henri Ier (1112) Vide infra, page 415.).
Des fouilles, opérées vers 1860, ont fait découvrir sous cette première pièce une seconde chambre de même hauteur et proportion.
De la tour du roi Jean, pour gagner celle du Conseil ou du Serment, il faut passer devant l’ancienne porte du château dont nous avons parlé plus haut. En dépit des mutilations qu’ont subies les pilastres, cette porte offre encore un assez bon état de conservation.
Un terre-plein remplace le pont-levis (Une partie des fondations de ce pont-levis ont été retrouvées dans les fouilles.) qui jadis donnait accès dans le château. A gauche de cette porte et hors de l’enceinte se trouve un escalier souterrain auquel on accédait par une poterne dont le cintre brisé se trouve tout auprès. On ignore à quel point aboutissait ce passage déblayé en partie en 1866. Quelques-uns veulent qu’il soit l’orifice d’un souterrain se prolongeant jusqu’à la Touques, mais il est très probable que l’issue devait se trouver à l’intérieur du château, au niveau même de l’ancienne cour, et qu’il ne servait qu’à effectuer des sorties secrètes.
La Tour du Serment ou du Conseil qui vient ensuite, présente au niveau de la cour, comme celle du roi Jean, une salle assez spacieuse et bien conservée, éclairée par une large fenêtre. D’après la légende, ce serait dans cette tour que le Saxon Harold (1065) aurait prêté serment d’aider le duc de Normandie à conquérir l’Angleterre et que se serait ensuite réunie l’assemblée qui décida la conquête ce serait au coin de cette fenêtre enfin, d’où elle guettait le retour longtemps attendu de son mari, que la duchesse Mathilde, épouse du Conquérant, aurait entrepris et terminé la célèbre tapisserie de Bayeux où se trouvent narrés la conquête de l’Angleterre par le duc Guillaume et les exploits des Normands.
Légende en vérité, car cette tour eût été insuffisante pour être le théâtre de semblables événements, car cette large fenêtre n’est guère qu’une antique meurtrière élargie d’où l’on ne pouvait embrasser jadis que les abords du château.
La muraille, après avoir fait un coude, est limitée avant de prendre la direction N. E. par la tour dite de la Chapelle.
Cette appellation semble purement fantaisiste, comme, du reste, celle des autres tours [Elle doit être due soit à la découverte survenue lors des travaux effectués en 1867 à sa base, d’un bénitier et d’une vierge mutilée, soit à la conformation que présentait cette tour il y a quelque vingt ans. A moitié démolie, en effet, elle formait, avec une partie de sa voûte encore existante, une sorte d’abside qu’on avait étayée et qui depuis s’est écroulée.] car si le château de Bonneville possédait une chapelle, (et il en eut une apparemment remplacée en tant que paroisse dès la fin du XVIe siècle par l’église de Bonneville, elle devait être située au milieu de l’enceinte, et n’avoir, selon la coutume, aucune communication avec les ouvrages de défense. Quoiqu’il en soit, cette tour ne s’élève pas aujourd’hui au-dessus du sol exhaussé de la cour. A sa base et dans la courtine, il a été découvert en 1867, un passage souterrain voûté en cintre qui pourrait n’être bien qu’une poterne située au niveau de l’ancienne cour.
Vient enfin la tour de Rollon, la plus délabrée mais aussi la plus ancienne du château, qui ne présente plus aujourd’hui qu’un amas informe de pierres et de débris recouvert de broussailles. Quant au donjon, par lequel nous terminerons la description de l’enceinte, il devait, à en juger par la masse importante de ses assises (12 mètres de diamètre.), élever à une grande hauteur. Il n’est plus guère aujourd’hui qu’une annexe du pavillon dont nous avons déjà parlé, à la hauteur duquel il est rasé. La seule particularité à signaler dans le donjon, dont les murs ont près de 3 mètres d’épaisseur, est l’existence d’une sorte de puits, déblayé il y a longtemps qui, à moitié de sa profondeur actuelle, possède une ouverture semblable à l’orifice d’un souterrain. Il est probable que le sol du château est surélevé d’au moins 5 mètres et que cette ouverture ne devait être ménagée au niveau de l’ancienne cour que pour permettre de puiser de l’eau de l’étage inférieur.
Ce donjon contenait autrefois un moulin, qui y fut établi vers 1592 (Vide infra, p. 461).
Il est regrettable que les fouilles jadis entreprises pour déblayer les abords du château n’aient pas été poursuivies dans l’enceinte. Peut-être, si quelques travaux étaient effectués, rencontrerait-on, sous la masse de pierres et de décombres qui forme le sol actuel, les substructions de l’ancien château. Quatre ou cinq mètres de débris seulement à déplacer, et l’on pourrait reconstituer autrement que par la pensée la résidence favorite du Conquérant Mais toute idée de recherches semble aujourd’hui avoir été abandonnée. Est-ce par respect pour la légende qui déjà envahit ces ruines? Certes la légende est respectable, et il en coûte toujours de la chasser violemment de son dernier asile mais n’est-il pas louable le rôle de celui qui cherche à dissiper les erreurs populaires, à reconstituer dans le présent l’histoire exacte d’un glorieux passé? A de pareilles recherches, le poète ne peut rien perdre, car il aura toujours à glaner dans cette brume épaisse où lui seul peut voir, et qui entoure quand même, comme d’une auréole, les plus connus des temps passés.
A. G.
Le fief noble de Bonneville-sur-Touques fut détenu successivement par
1204. Johannes de Porta (Le fief de Bonneville était, au XIIIe siècle, subdivisé en huit membres de fief, qui semblent avoir subsisté jusqu’à la fin du XVIe siècle (Rec. des Hist., XXIII, f°615.) N.-B. Cette liste, presque toute entière, sauf les exceptions signalées, a été rédigée d’après les documents contenus aux Arch. Nat. dans les Registres cotés R4 1101 à 110R, poxxim, (prnrps-verbaux de foi et hommage et dénombrements), seigneur de Bonneville (Rec. des Hist. XXIII, f » 634-615).
1217. Philippus de Alneto, seigneur de Bonneville (Ms. Bibl. Rouen Y. 9. 90).
1350. Jean Garnier, sieur de Bonneville, bourgeois de Pontoise.
1374. Pierre Garnier, sieur de Bonneville, bourgeois de Pontoise, fils du précédent.
1393. Frère Guy de Gless, abbé de Saint-Ouen de Rouen, seigneur en partie de Bonneville.
1410. Johannes de Bonnavillâ (Clairarabault Reg. coté 165 p. 1348).
1414. Guillaume d’Estouteville, seigneur de Bonneville, évêque de Lisieux.
1417. Messire Laurent Doullon, prêtre, seigneur en partie et curé de Bonneville.
1452. Jehan Esnault de Bonneville (Rot. Norm. merab.7)
1453. Jehan du Mesnil, écuyer, sieur de Bonneville. 1484-1498-1525. Pierre du Mesnil, écuyer, seigneur en partie de Bonneville, 1er fils de Jean du Mesnil.
1503-1520. Frère Jacques de la Courbe, sieur de Saint-Arnoul, seigneur en partie de Bonneville.
1495-1518. Jacques du Mesnil, escuyer, sieur de Bonneville, 2° fils de Jean du Mesnil.
1529-1541. David du Mesnil, écuyer, seigneur en partie de Bonneville, 1er fils de Jacques du Mesnil.
1531. Guillaume du Mesnil, écuyer, seigneur en partie de Bonneville, 2e fils de Jacques du Mesnil.
1532. Jean du Mesnil, escuyer, sieur de Bonneville, fils de Pierre du Mesnil.
1585. Robert du Mesnil, escuyer, sieur de Bonneville, fils du précédent.
1595. D110 Marguerite du Mesnil, fille du précédent, épouse de Richard Fenol de Canapville.
1690. Messire Pierre de Boucquetot, seigneur de Bonneville.
1735. (?) Jean de Bonneville, écuyer, seigneur de la Boullaie du Bocage, capitaine de dragons (Portait d’argent à 2 lions léopardés de gueule (d’Hozier) l’un sur l’autre (Général armorial).
1758. (?) Sieur Marie de Bonneville (Ch. des C. de Norm. reg. 126).
1760-1828. (?) Nicolas de Bonneville, publiciste (Figura à l’assemblée le la noblesse du bailliage d’Orbec.

Il semble que, après avoir passé la mer à la suite du Conquérant, les anciens seigneurs de Bonneville, suivant en cela l’exemple d’une multitude de nobles Normands, aient fait souche en Angleterre, en Écosse et en Irlande, où des fiefs leur auraient été concédés après la conquête. A partir de 1066, époque où le sire de Bonneville s’embarqua sur les nefs du duc Guillaume, le nom de Bonneville se retrouve en effet très fréquemment dans les Annales anglaises.
Voici, du reste, une liste des quelques descendants en Angleterre du sire de Bonneville, dont nous avons pu relever les noms
1066. S. de Bonneville. Passe la mer avec le duc Guillaume. (Hist. M. Corrualenti authore Joan Bramptano, abbas Jorval).
1264. Nicholaus de Bonevill. Miles. obiit in anno 1264 (State papers).
1264. Willielmus de Bonevil. Miles, fils du précédent (St. pap. Ancient deeds).
1283. Henry de Boneville, Release by Joan, late the wif